mardi 29 septembre 2009

Un 60ème anniversaire pas si réjouissant finalement





Un 60ème anniversaire pas si réjouissant finalement: la crise de la soixantaine?

On parle beaucoup des festivités entourant le 60ème anniversaire de la Chine ces jours-ci. À Hong Kong, mes amis discutent du restaurant avec la meilleure vue pour assister aux feux d'artifice, de la meilleure fête de fin de soirée pour célébrer, etc. Le 60ème anniversaire ne semble qu'être une autre de ces belles occasions pour célébrer pour des gens de tous acabits, de toute provenance.

Cependant, un anniversaire ne se résume jamais uniquement à une célébration. Plus souvent qu'autrement, il amorce une période de constat et d'autocritique.

Dans l’édition de cette semaine du Time Magazine (5 octobre 2009) (lire l'article complet), l’architecte chinois Ai Weiwei signe un pamphlet bien senti sur l'état de la Chine actuelle. Ai Weiwei est l’un des personnages publics chinois les plus intéressants, colorés mais aussi courageux de la Chine d'aujourd'hui. Il combine une carrière internationale remarquable dans le milieu des arts à une bataille publique acharnée contre les excès du gouvernement chinois. Son arme de choix: l'internet.



Ai Weiwei naît en 1957 dans une famille de lettrés chinois. Son père, le poète Ai Qing, est envoyé en exil au Xinjiang vers la fin des années 50. La famille revient finalement dans la capitale, où Ai Weiwei complètera ses études artistiques. En 1983, il quitte pour les États-Unis où il poursuit sa carrière d'architecte et d'artiste visuel. Il reviendra finalement vivre en Chine au début des années 90. Dans les années 90, Ai Weiwei joue un rôle de leader au sein de la communauté artistique pékinoise et fonde avec ses copains un genre de commune de création artistique à l'Est de Pékin.

Omniprésent sur la blogosphère (voir son profil de blogueur), Ai Weiwei est un avant-gardiste des nouveaux médias. Il a un site officiel, plusieurs blogs personnels (le plus lu en Chine et dans le monde selon lui), un compte twitter et suscite suffisamment d'intérêt pour être fréquemment discuté et cité par d'autres blogueurs sinophones et anglophones. À l'heure actuelle, cependant, les moyens de communication de prédilection de Ai Weiwei ne sont plus accessibles de la Chine ou fermés. (À ce sujet, lire ici).

En plus de ses interventions personnelles, Ai Weiwei est devenu l'un des personnages publics les plus interviewés des dernières années. On peut voir des exemples ici et ici.



La réussite professionnelle d'Ai Weiwei évoque à elle seule la réussite des réformes économiques et des politiques d'ouverture qui permirent à plusieurs jeunes Chinois talentueux de se faire connaître à l'extérieur des frontières chinoises. Le symbole de la réussite de l'artiste siège maintenant au centre de Pékin. En effet, Ai Weiwei est le concepteur du superbe stade en nid d’oiseau.

La fameuse lettre

Ai Weiwei souligne d'entrée de jeu les avancées économiques de la Chine au cours des 60 dernières années. Cependant, comme il le rappelle, tout n'est pas gagné.

« As we mark how far China has come in the past 60 years, it’s also worth noting how far the country has yet to go.”

J'aime beaucoup la façon avec laquelle Ai Weiwei amène sa critique. Trop souvent, des observateurs de la Chine privilégient une analyse tranchée oscillant entre "La superpuissance chinoise est tellement dynamique et plus stable que jamais" et "Tout va de mal en pis en Chine". Ici, il critique sans tomber dans l'extrême.

Ai Weiwei rappelle l'idéalisme de la révolution communiste chinoise, la contrastant à l'état des choses actuelles.

« When the communists were fighting for control of the nation in the 1930s and 40s, they promised democracy, a free press and an independent judicial system. Six decades after they came to power, none of those exist.”

La mémoire de la terrible destinée de la famille Ai, contrainte à l'exil au Xinjiang à la fin des années 50 est utilisée par Ai Weiwei comme une représentation des excès de l'histoire révolutionnaire.

Ai Weiwei poursuit sa critique en rappelant la persistance des injustices en Chine actuelle. Il discute alors des scandales entourant le tremblement de terre au Sichuan en 2008. Plusieurs familles reprochent aux gouvernements locaux d'avoir varlopé la construction des écoles ne respectant pas les codes de sécurité en vigueur. En d'autres termes, elles les accusent d'être ainsi responsables de la mort de leurs enfants et réclament compensation.

Faisant la sourde oreille, le gouvernement chinois avait alors interdit à tout ressortissant chinois d'accepter des interviews avec la presse étrangère. Tan Zuoren, unblogueur du Sichuan, s'est alors fait le porte-parole de la colère des victimes du tremblement de terre. (Tan Zuoren peut assurément être vu comme l'un des participants des weiquan yundong, mouvement pour les droits civils déjà discuté dans ce blogue.)

En mars 2009, il est arrêté et accusé de subversion du pouvoir étatique. Son crime: avoir "sali" la réputation de la Chine en colportant de fausses informations au sujet des malversations entourant la construction des écoles. (au procès de Tan, on l'accusa aussi d'avoir reçu des courriels de Wang Dan, "élément anti-révolutionnaire" et d'avoir tenté d'organiser un événement de commémoration pour le 4 juin)

Lors du procès de Tan Zuren, Ai Weiwei se rend à Chengdu pour témoigner. Il est alors brutalement reçu par les forces policières locales. Selon son propre aveu, la rudesse de l'altercation est la cause de sa récente hospitalisation en Allemagne au début du mois de septembre. Voir une photo récente ici.

Ainsi, ce qu'Ai Weiwei décrie est le manque de responsabilisation du gouvernement chinois et son refus d'accepter ses torts. Il réclame une prise en charge de l'État des victimes du Sichuan. Selon lui, le cas du Sichuan et celui de l'arrestation de Tan Zuoren ne sont que des exemples de l'état des choses en Chine. Par la même occasion, il décrie aussi la façon indigne avec laquelle il a été traité par les autorités (violence) alors qu'il assistait au procès à titre de témoin.


Que réclame Ai Weiwei ultimement? Comment perçoit-il le futur de la Chine?

" What I’m talking about is nothing revolutionary like the democracy that the Communist Party once promised. It is the fundamental matter of protecting one’s individual dignity."p>

Ai Weiwei conclue son article en incitant les citoyens chinois à réclamer en ce 60ème anniversaire, une responsabilisation des têtes dirigeantes de leurs erreurs. Plus provocateur encore, Ai Weiwei prédit alors la chute prochaine du régime:

"It is about demanding answers and accountability from one's government. If Chinese citizens do that, then this 60th anniversary will not just be about the Party congratulating itself. It will be the final hurrah of a dying system."

Un tel témoignage (signé d'Allemagne cette fois) n'aurait certes pas pu être rendu par un résident de la Chine il y a 10 ans. Une plus grande flexibilité de la surveillance étatique a favorisé une certaine forme de liberté d'expression en Chine. De plus, Ai Weiwei est un peu un intouchable de la communauté chinoise. Trop connu pour être enfermé à clé, trop têtû pour monnayer son silence, il est l'une des voix les plus vibrantes des petits et grands malheurs de la vie quotidienne chinoise.


Valérie Nichols, à Hong Kong

1 commentaire:

Serviette a dit…

Super texte. Par contre, l'infographie rend la lecture difficile. Mettre un texte en gris sur un fond gris, ce n'est jamais une bonne idée !