mardi 15 décembre 2009

Entre fiction et réalité, la télésérie蜗居



Un texte de Charles Hudon

Ayant pourtant battu tous les records de cotes d’écoute à Shanghai et ayant attiré une attention sans pareille dans le reste du pays, la télésérie préférée des Chinois vient d’être retirée des ondes. Le 22 novembre dernier, après avoir diffusé 10 des 35 épisodes de 蜗居 (woju, l’étroitesse du logement), « la chaîne de télévision jeunesse de Pékin » (北京台青少年频道) annonçait qu’elle mettait un terme à la diffusion de la populaire série. Dans les jours qui suivirent, la grande majorité des chaînes de télévision chinoises emboitèrent le pas. Sur le web, les internautes sont furieux. On prétend que ce serait le réalisme avec lequel la série dépeint la réalité des jeunes adultes vivants dans les grandes villes chinoises qui aurait mené à son interdiction. Certains officiels avouèrent d’ailleurs à mi-mots que la réalité étant déjà ce qu’elle est, il serait inutile d’en remettre en l’exposant quotidiennement au petit écran. 蜗居 serait en quelques sortes nuisible à l’érection d’une société harmonieuse. Le gouvernement a, bien entendu, démenti la rumeur. Selon les responsables, les rubans auraient tout simplement été abimés, affirmation qui n’a convaincu personne.



Que peut-il bien se passer dans une télésérie pour qu’elle devienne la cible d’une interdiction émise par le Parti Communiste Chinois? En fait, rien que personne ne savait déjà. Le thème central de la série tourne autour des 房奴 (fangnu, esclaves du logement). Tirée du langage populaire, l’expression fait son apparition en 2003 et gagne en popularité lors de la période de hausses drastiques des prix de l’immobilier qui survint en 2005 et lors du premier trimestre de 2006. Suite à cette période de hausses, le marché immobilier a montré de plus en plus de difficulté à offrir des logements à prix abordables à la classe moyenne des grandes villes. Véritable problème social, le Ministère de l’éducation définit officiellement le concept en 2007, si bien que le terme 房奴 fait aujourd’hui officiellement référence aux résidants urbains achetant leur propriété à crédit, hypothéquant ainsi chaque année de 40% à 50% (voire plus) de leur revenu total sur une période de plus ou moins 30 ans.

Bien que les pressions et sacrifices que la dure réalité du marché immobilier impose aujourd’hui aux Chinois soit définitivement le thème central, la télésérie traite, en sous-thème, de la quasi totalité des problèmes relatifs à la vie des jeunes Chinois dans les grandes villes. Pressions familiales qui cherchent à imposer des valeurs qui n’ont pas suivi l’évolution de la Chine moderne, difficultés du marché de l’emploi pour les universitaires gradués, corruption, volatilité amoureuse, évolution conflictuelle entre les valeurs et la poursuite d’un idéal matériel, tout y passe.

Tout sauf une œuvre propagandiste destinée à peindre en rose une vie en ville trop souvent grise, cette série met en lumière une autre facette du « China Dream ». Alors que les difficultés de centaines de millions de Chinois qui attendent toujours les fruits du miracle économique sont bien documentées, on a souvent tendance à oublier que pour la nouvelle classe moyenne des Beijing, Shanghai, Shenzhen, Guangzhou et combien d’autres, l’existence demeure souvent très amère. Pour tous ceux qui s’intéressent à la Chine, cette télésérie aide à mieux comprendre cette réalité qui se vit présentement, mais qui demeure à ce jour très mal connue. Après s’être enfermée pendant 3 jours pour visionner la totalité de la série, une amie chinoise m’annonçait, en colère, qu’elle ne désirait dorénavant plus devenir propriétaire. « J’aime encore mieux la location! ».

Les effets d’une interdiction étant régulièrement difficile à prédire, les mesures prises par Pékin eurent finalement l’effet contraire. La série étant disponible dans tous les magasins de DVD contrefaits et sur la plupart des sites de téléchargement gratuit, le bouche à oreille à vite fait de 蜗居 la télésérie la plus populaire à l’heure actuelle. Bien qu’elle n’ait malheureusement pas été traduite en anglais, son écoute demeure tout de même un choix judicieux pour tous ceux qui étudient le mandarin. Bien plus qu’une simple pratique d’écoute et de lecture, la télésérie met en lumière une nouvelle dimension de la vie des chinois modernes, dimension que Pékin ne semble pas disposé à exposer à outrance…

Je m’en suis délecté…

1 commentaire:

emilie anne a dit…

Salut Charles!

Vraiment intéressant comme post, surtout concernant le fait de l'harmonie sociale étant plus important que la liberté d'expression encore à ce stade. J'trouve ca assez parlant que ce soit ce genre de série qui soit des plus populaires chez les jeunes.

xxx