dimanche 31 mai 2009

Tiananmen et Tank Man: Jeu d'image, jeu de mémoire



La répression, dans le sang, des manifestations étudiants de 1989 sur la place Tiananmen, dont nous marquons la 20e anniversaire cette semaine, a inspiré un geste de résistance des plus émouvant--et des plus connu, mondialement--de la part d'un jeune Chinois connu seulement sous le nom de "Tank Man".



Cliquer ici pour voir le clip vidéo de la confrontation dans son intégralité. Tank Man monte sur le char blindé dans un effort pour parler aux soldats; d’autres Pékinois prennent Tank Man en mains, le sortant de la scène avant qu’il ne se fasse tirer dessus.

Depuis, cette image est rentrée dans notre mémoire collective, à la fois en Chine et en Occident, peut-être plus en Occident qu’en Chine d’ailleurs.



En Chine, au lendemain du bain de sang de 1989, le régime chinois lance une campagne de propagande dans l’objectif de racheter son image, surtout auprès des Chinois qui n’habitent pas dans les grandes villes et n’ont pas assisté aux manifestations. Un des thèmes alors martelés est celui de la violence des manifestants envers des jeunes soldats innocents; une des images mises de l’avant—dont je me rappelle très bien mais que je ne suis pas arrivé à retrouver—est justement celle d’un soldat, le corps noirci par les brûlures, pendu à la tourelle d’un char, lui aussi carbonisé. Les images suivantes permettent de se remettre dans le contexte, même si leur impact reste moindre.














Après 20 ans, les autorités chinoises restent sensibles sur la question; un bloggeur en Chine raconte que l’écran de son ordinateur devient blanc dès qu’il tape « Tank Man » dans Google. Des blogues étrangers—y compris le nôtre, en fait tout ce qui est sur blogspot—sont bloqués en Chine depuis quelques semaines.
En Occident, l’image du Tank Man a connu diverses mutations depuis vingt ans. Certaines gardent l’esprit critique de l’originale, comme celle-ci, qui compare—défavorablement—le « courage » de Google—et par extension d’autres services web occidentaux installés en Chine.

Ou bien celle-ci, plus fine, plus parlante


D’autres s’avèrent moins fines mais peut-être pardonnables –en l’occurrence, on le sait, les Simpsons se foutent de tout et n’importe quoi :



Par contre cette dernière est elle difficilement pardonnable



Chick-fil-a, boîte de malbouffe américaine, nous envoie le message suivant : mangez plus de poulet, moins de bœuf, car les vaches sont plus courageuses. Sans commentaire.

David Ownby

vendredi 29 mai 2009

Explorations : Confucius, Kang Xiaoguang, et l’avenir de la Chine (2)



Kang Xiaoguang, futur confucéen, fait ses études de bacc en mathématiques appliquées, et une fois diplômé en 1986, enseigne pendant 4 ans comme jeune professeur au sein du Département d’agronomie de l’Université de Shenyang, au nord-est de la Chine. En 1990, il entame ses études de maîtrise en écologie à l’Académie chinoise d’études en sciences sociales, à Beijing. C’est au lendemain de l’écrasement des manifestations de Tiananmen, la Chine se fait conspuer par la communauté internationale. La réponse chinoise? Une défense musclée de sa spécificité nationale : la Chine possède une culture et une expérience uniques, lui permettant de définir droits et démocratie comme bon lui semble, et gare aux sales étrangers qui lanceraient des complots contre la Chine sous prétexte de se soucier du bien-être du peuple chinois. Cette vague de nationalisme culturel, qui souffle encore de nos jours, Kang Xiaoguang baigne dedans; il est un étudiant ambitieux qui veut rendre service à la patrie et au peuple.

Diplômé en 1993, Kang se fait nommer chercheur au Centre de recherche en sciences éco-environnementales en 1994, et passe sa première année comme chercheur dans les villages de Guizhou, une des régions des plus pauvres de la Chine. Son but? Étudier de près les causes et les conditions de la pauvreté qui hante la Chine rurale. Il devient alors le champion public des pauvres, publiant des articles et des livres remettant en question la vision « néo-libérale » de l’époque, l’idée que les pauvres méritent leur sort parce qu’ils manquent de la « qualité » (suzhi) nécessaire pour faire mieux. De fil en aiguille, Kang s’implique dans les projets anti-pauvreté à l’échelle nationale, comme le Projet espoir, géré par le China Youth Development Foundation. Cette fondation est le symbole même de l’émergence d’une société civile à la chinoise, des groupes autonomes (ou semi-autonomes) qui prennent forme au cours des années 1990 et remplissent le vide créé par le démantèlement du système socialiste. Kang écrit d’ailleurs des articles et des livres pour fêter la capacité chinoise à se gérer sans l’ingérence de l’État. Kang considère qu’il assiste à la naissance de la nouvelle Chine, après un accouchement long et difficile.

Tiananmen: Bientôt 20 ans et le flou persiste





À première vue, rien n’est flou à propos de Tiananmen lorsqu’on regarde ce qui s’est passé : des manifestations étudiantes s’opposant aux aspects négatifs des réformes de Deng Xiaoping, dégénérant en mouvement social à grande échelle, le tout ayant été laissé mijoter par un gouvernement divisé, jusqu’à ce que l’aile radicale du Parti décide d’éliminer ce mouvement au moyen d’une intervention militaire plus que brutale. Pourtant, après vingt ans de recherches et de souvenirs, les interprétations semblent encore contradictoires, signe que la charge émotionnelle de cet événement n’a rien perdu.

Récemment, le site web du journal Le Monde a mis en ligne un montage multimédia à partir des photos prises par Patrick Zachmann, un photographe français, où il raconte sa participation au mouvement de la place Tiananmen du 13 au 23 mai 1989. Photos, témoignages et souvenirs ponctuent un tableau nostalgique d’une jeunesse chinoise idéaliste ayant lancé un mouvement comparable, selon les termes de l’auteur, à un Woodstock ou à un Mai 68 « à la chinoise ». Il complète ce tour multimédia par deux entrevues avec des Chinois de différentes générations, pour montrer les perspectives existantes en Chine quant à ce mouvement.


Quelques semaines plus tôt, sur un blogue intitulé « Fool’s Mountain : Blogging for China », Mark Anthony Jones exposait une vision radicalement différente du mouvement étudiant, utilisant les témoignages de grands noms du journalisme ou de la recherche sur la Chine (Andrew Nathan, Jan Wong…) pour en donner une version passablement plus complexe et moins romantique que celle de Zachmann.

Pour le grand public, ou bien pour le néophyte n’ayant pas fait de recherches approfondies sur ce sujet, avoir une vision claire est particulièrement difficile. Sujet tabou et censuré en Chine, bourré de charge émotionnelle partout dans le monde, il est normal qu’on cherche à le décrire en des termes familiers dans les médias. Entre la vision d’un « Woodstock » chinois et celle d’un mouvement de revendications plus froid, organisé et banal, comment départager ces deux visions ?

Peut-on voir les étudiants chinois comme des idéalistes au grand cœur, ayant défié leur gouvernement dictatorial au nom de leurs idéaux jusqu’au sacrifice final ? Ou bien peut-on voir cet événement comme un banal mouvement social que le gouvernement chinois a commis l’erreur de tolérer un peu trop longtemps ? Quelle était la place exacte des étudiants, des ouvriers et de la population générale en son sein ? Quelles étaient les revendications de tous ces groupes et à quel point étaient-ils unis ? Quel danger représentaient-ils pour que la réponse du gouvernement soit si violente ? Plus important encore : toutes ces questions sont-elles posées dans l’esprit de savoir ce qu’était le mouvement, ou dans l’esprit de ce que nous pensons qu’il a été ?

Toutes ces questions sont peu agréables à poser et difficiles à répondre. Il est cependant clair qu’apposer des étiquettes familières au public occidental sur les événements chinois risque à terme de nous éloigner de leur signification pour la conscience et le contexte chinois. Bien plus que Woodstock, c’est le mouvement du quatre mai et, bien plus présente dans la conscience populaire, la Révolution Culturelle qu’il faut considérer ici. Juger sévèrement la réaction du gouvernement chinois est nécessaire, comprendre la nature du mouvement de Tiananmen et de ses revendications l’est encore plus ; toutefois, il est indispensable d’envisager cet événement dans les termes et le contexte de l’histoire chinoise. C’est la seule concession que nous pouvons faire à cet événement tragique qui est loin d’avoir fini de monopoliser les esprits.


Ivan Barreau

jeudi 28 mai 2009

Explorations: Requiem pour le mythe méritocratique de l'université chinoise



À l’approche du gaokao (高考), l’examen national d’entrée à l’université, plus de dix millions de jeunes lycéens chinois s’apprêtent à jouer leur avenir. De ce nombre, un peu plus de la moitié accèdera aux études supérieures et à la promesse d’un avenir meilleur. Pour certains cependant, les bonnes notes ne suffiront pas : jugés trop petits, trop faibles ou inadéquats, les portes de plusieurs écoles ne s’ouvriront pas à eux.

Au cœur de la récente controverse, la Faculté de médecine de l’Université de Pékin (Beiyi) qui, le mois dernier, annonçait et défendait publiquement sa décision de restreindre l’accès à ses programmes aux candidats trop petits (moins de 1,50m pour les filles et 1,60m pour les garçons), dont le poids dépasse de 20% le poids santé ou étant porteurs de l’hépatite B.

Jugées excessives par plusieurs activistes et avocats chinois, ces mesures ne sont cependant que le reflet de critères officieux d’admission ou d’embauche déjà existants. En effet, les histoires de jeunes chinois subissant des chirurgies d’allongement des jambes ou de porteurs de l’hépatite B renvoyés de leur écoles ou refusés à l’embauche sont fréquentes. Ce qui choque ici est de voir une Faculté de la plus prestigieuse université de Chine s’en réclamer ouvertement. Et derrière elle, une bonne partie des établissements d’enseignement et de recherche les plus prestigieux du pays.